dimanche 22 mars 2015

Marée de vive-eau de l'équinoxe de printemps (1)


Samedi matin, je me prépare à la "marée de 119". 10 h, je chausse des bottes de caoutchouc, tourne le dos aux phares et me mets en route plein ouest pour rejoindre l’extrémité d'Enez Nonna (l'île de St Nonna, un Irlandais qui aurait accosté au VIe siècle dans les parages après avoir traversé la mer sur son bateau de pierre).
La marée basse est à 11 h 30, ça me laisse le temps de progresser prudemment parmi les blocs, les trous d'eau, les algues glissantes.




Les "bassiers", comme on les nomme, sont déjà à la tâche, fouillant sous les blocs et les grosses pierres, à la recherche d'étrilles, de kranked saoz* (dormeurs), d'ormeaux et accessoirement -ils sont plus difficiles à débusquer- de homards.
Aujourd'hui, j'ai pris le parti d'être un pur contemplatif, je ne les accompagnerai pas.

* "crabes anglais", la couleur rouge qu'ils prennent à la cuisson, rappelle l'uniforme, la tunique rouge, des soldats anglais d'autrefois.













Sur les rochers habituellement immergés, on rencontre beaucoup de Chondrus crispus, cette algue rouge et frisée localement dénommée teilh piko ("algue dentelle"). Quand j'étais étudiant, avec mes camarades, nous profitions des grandes marées d'été pour cueillir ces algues que nous vendions à une usine aujourd'hui disparue. Je me rappelle les variétés les plus intéressantes, parce que les plus denses : delioù karotez (feuilles de carotte), delioù ledan (feuilles larges)... Je me souviens aussi des mains en sang après avoir été râpées par les aspérités des roches, les coups de soleil qui ne nous empêchaient pourtant pas de tomber de fatigue le soir, le sommeil nocturne traversé de cauchemars dans lesquels je m'escrimais à lutter contre la marée montante en traquant la moindre touffe de piko tant que l'eau ne m'arrivait pas au cou... 



Les berniques (patelles) ou birinik, comme l'on dit en breton local, règnent sur les rochers.



J'entends la dame crier à son mari : "J'en ai un ! J'en ai un !" Un tourteau ?




Ces balanes ! Quels mauvais souvenirs de doigts écorchés par la "muraille" de ces étranges crustacés...





Les phares s'éloignent de plus en plus. L'altitude s'élève légèrement, me voici dans un champ de blocs de granite énormes, aux formes arrondies. Comme ils sont régulièrement chahutés par des vagues gigantesques et de forts courants, les macroalgues ne peuvent s'y fixer. De loin, on a l'impression d'un désert minéral.



En me tournant vers le nord-est, j'aperçois au loin un repère familier, le pignon blanc de la maison où je réside.










J'approche de la partie haute de l'île, celle qui est toujours émergée.



On y trouve même quelques rares végétaux nitrophiles qui profitent du guano des goélands pour se développer.








Les vagues ont hélas déposé leur lot de macro-déchets de plastique. En vérifiant les étiquettes des bouteilles et flacons, je note que la plupart d'entre eux portent des textes en espagnol. Ces déchets, portés par les courants et poussés par les vents, ont sans doute traversé le Golfe de Gascogne. Beaucoup nous viennent directement de la côte cantabrique ou du littoral de Galice éloigné de 650 km à vol de goéland.


(à suivre)

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